Piou-Piou

 

Bougris de galabias, ça a secoué. J’ai les os en vrac. Boudiou, mais c’est pas possible, c’est pas possible! Elle m’a vomi, la terre. Elle m’a rendu. Elle veut plus de moi, la terre? Elle m’aime plus ou quoi? C’est pas possible! Comme qui dirait, elle m’a envoyé prendre l’air. L’air de quoi? L’air d’un con, oui! Tu crois être bien installé, tu prends tes petites habitudes et hop, t’es viré, comme un vaurien, comme un cul-terreux. C’est pas possible! Ça fait bientôt cent ans que je suis là, tranquille, sans emmerder personne. Et allez, va voir là-haut si j’y suis.

Comment ça, comment je le sais que ça fait bientôt cent ans? Oh, toi t’es de la ville! Bah, c’est facile, gros malin! À chaque fois que les racines de pissenlit viennent te chatouiller les narines, ça fait une année.

Je suis mort là, moi. Je connais bien le coin quand même! Quoique. C’était pas comme ça de mon temps. Y’avait des peupliers, là tout du long. Et puis là , juste là, y’avait une petite maison en ruine. C’est dedans qu’on y faisait la gamelle. À cet endroit là où je me tiens, y’avait un petit mur en pierres, avec du lierre dessus. C‘était pas le foutoir comme maintenant.

N’empêche, je suis mort là. Et ça donne des droits. Ça force le respect. Oui, là, au Pont de la Loup, à 700 mètres du clocher de Roselies, dans le Hainaut, en Belgique. Le 21 Août 1914, à 14 heures 02. En pleine guerre. Enfin, en pleine guerre…, pas vraiment. Au tout début. Oui, je sais, il faut pas être dégourdi pour se faire tuer au premier coup de fusil. Mais il faut bien que ça commence par quelqu’un, la liste des morts. Bah c’était moi. Et puis, entre nous, si c’est pour mourir à la guerre, autant mourir le premier jour. Ça évite des souffrances. Sans rire, imaginez le gars qui se fait descendre le jour où les autres décident de faire la paix. Il tombe, la gueule éclatée et deux minutes après, tout le monde saute de joie, agite des drapeaux et boit des canons.  C'est pas con non plus, ça? Le gars, il en a bavé toute la guerre, il a eu froid, il a eu faim, sans doute, il a eu peur, sûrement, il a eu mal. Il a pas vu sa femme et ses gosses pendant des mois. Autant dire qu’il en a plein les cartouchières de sa guerre. Mais tous les jours, il se dit : « jusque là, je suis vivant. Jusque là, ça va. » Et pan, à deux mètres de la ligne d’arrivée, il abandonne, disqualifié. C’est ballot, non? Ça me fait penser, la guerre, ils l’ont finie ou pas? Parce que, là-bas dessous, y a bien des bruits qui circulent, des bruits de couloirs.. Non, de tunnels! Ah oui? On a gagné? Ah bah, quand même. On peut pas toujours perdre! Sans blague? Une vraie boucherie? Quatre ans? Ah quand même!

Tout compte fait, moi je m’en suis bien tiré. J’ai pas à me plaindre. Bon d’accord, je suis mort, et en pleine jeunesse, encore. Mais c’est quand même un peu de ma faute. Si j’avais été un tout petit peu moins curieux. C’est mon défaut, ça. Faut que je sache, faut que je cherche. Faut que je comprenne. Je savais bien qu’à l’Armée, essayer de comprendre c’est commencer à désobéir. On me l’avait dit au camp de Sissonne et même avant, à la caserne Pélissier, à Rouen, au moment de la mobilisation, le 3 Août. Mais non, il a fallu que je sorte la tête de derrière le mur, pour voir à quoi ça ressemblait, un teuton. Il a fallu que j’essaie de comprendre sur qui j’allais tirer. Moi je trouvais qu’on avait pas été assez instruit pendant les quinze jours d’apprentissage de la guerre. On faisait bien un peu de tir mais, bon, les cibles, elles n’étaient pas armées. Elle ne répondaient pas, elles. L’autre, l’Allemand, il a répondu et à dire vrai, c’est lui qui a entamé la conversation. Peut-être que lui, il a pas cherché à comprendre, ou alors il avait déjà compris avant d’arriver. Ou alors, il s’en foutait complètement. On lui avait dit de tirer, alors, il a tiré et puis c’est tout. Et moi je l’ai pris pleine poitrine, juste là, vous voyez? Bien visé, non? Je l’ai pas vu arriver; l’Allemand, oui mais pas la balle Forcément. Sans ça, je me serais poussé de côté. Non, je ne m’y attendais pas. J’ai dû avoir l’air bête, sur le moment. Et je suis tombé de tout mon long, en arrière. C’est la coutume de mourir couché. Déjà que la guerre, ça tient pas debout, alors, imaginez, les morts.

Ah! Quand je remâche cet instant, je peux pas m’empêcher de penser à ma pauvre mère. Elle qui me disait souvent : « Mon pauvre Fernand (c’est moi), il faudra bien qu’un jour, on te mette un peu de plomb dans la cervelle!! ». Je vous jure, des fois, on emploie des drôles d’expressions. D’abord je l’ai pas pris dans la cervelle et surtout que j’ai pas pris du plomb seulement. J’ai pris aussi, mais après, du cuivre, de l’acier, du laiton, et de la terre. Oui beaucoup de terre, des tonnes, des tombereaux entiers. À cause des obus. Une vraie pluie, un déluge.

Ah, ils étaient bons, ces Allemands, ils s’y connaissaient en bombardements. Y’a pas à dire, de l’autre côté du Rhin, quand ils font la guerre, c’est carré, c’est rigoureux, c’est allemand quoi!

Mais quand même, ce jour-là, ils ont triché. Ils ont pas été corrects avec leurs ruses. La preuve, c’est que normalement, à la guerre, d’abord on fait donner les canons, les obusiers, pour bien nettoyer le terrain. Et après, mais après seulement, on envoie l’infanterie pour finir ceux qui auraient survécu aux bombardements, à la baïonnette. Ou au fusil, c’est selon. Là, c’est chacun qui juge. Enfin, quoi, j’avais bien écouté à Sissonne, pendant l’instruction. J’avais bien mis mon petit doigt sur la couture de mon pantalon, au garde-à-vous, comme il faut. Ils nous l’avaient bien expliqué tout ça, comment il faut faire pour faire la guerre. Quand même, c’est comme ça qu’ils faisaient avec Napoléon et Napoléon, c’était pas un débutant des champs de bataille! Et puis les gradés, c’est comme ça qu’ils nous apprenaient puisque c’est comme ça que, eux, ils avaient appris à l’école de la guerre.

Vous comprenez mieux maintenant comment je me suis fait avoir. Je voyais pas le danger puisque j’avais pas entendu le sifflement des bombes et des obus. Alors, quand j’ai vu les casques à pointe venir vers nous, je me suis pas méfié. Je croyais qu’ils étaient en repérage ou qu’ils venaient voir si on était bien là, histoire de pas bombarder pour rien quoi. Comment voulez-vous que je devine qu’ils avaient changé la règle du jeu et qu’ils allaient me tirer dessus avant le bombardement? Remarquez, peut-être qu’ils ne la connaissaient pas, la règle. Parce que, quand même, à bien y réfléchir, Napoléon, il était pas allemand.

Toujours est-il que j’ai pris des tonnes de terre sur la tête. En fait, je suis pas mort par balle, j’étais juste blessé. Je suis mort étouffé, broyé par le poids de la terre, par des arbres. C’est pas mieux, me direz-vous, juste un petit peu moins glorieux. Mais a-t-on vraiment le choix?

Moi, si je l’avais eu, le choix, tout compte fait, je serais resté à Croixmare. Vous connaissez? Non? C’est à côté de Bouville. Là, vous voyez mieux. Non? Sur la route de Rouen. Non plus? Ah? Vous connaissez rien, en fait. C’est vrai que vous êtes pas de chez nous. C’est comme moi. J’avais jamais entendu parler de Roselies. Un peu de la Belgique, c’est tout. Et encore, juste un souvenir des cartes de géographie, sur les murs de la classe. Un pays avec des Wallons et de Flamands. En vrai, la Belgique, c‘est plutôt plat. Y‘ a pas grand‘chose comme vallons, c‘est plat comme le corsage de notre maîtresse d‘école. J’ai même pas vu les oiseaux qu'ils disent. Et puis, faut bien l’avouer, l’école, j’y ai pas été souvent. À huit ans, je suis rentré à la forge de Gaston Cuvelier, à Bouville. J’actionnais le soufflet. Sa femme, l’Eugénie, elle tenait l’épicerie café tabac en face de l’église. Pas commode, sa bonne femme mais lui, il était plutôt gentil. Un grand bonhomme avec une paire de moustache épaisse comme un portefeuille de notaire. Et des bras…on aurait dit des cuisses.

Le Gaston, le père La Cuve comme on disait à cause qu‘il engrangeait pas mal de liquide, je le respectais beaucoup. D’abord parce que c’était mon patron. En plus il savait lire, lui, et comme il vendait « Le Petit Cauchois » à sa boutique, il était au courant de tout. C’est lui qui m’avait dit que Jaurès avait été tué. Jaurès, un homme qui faisait de la politique, un gars de gauche, je crois. Et il avait ajouté : « Mon pauvre garçon, ça y est, ce coup là, c’est la guerre. » J’ai pas compris pourquoi la mort d’un homme français pouvait déclencher la guerre avec les teutons mais c’est quand même le Gaston qui avait raison. Comme quoi, ceux qui lisent les journaux, ils sont plus intelligents. Le surlendemain, deux gendarmes venaient m‘apporter mon ordre de mobilisation, à Croixmare. Il fallait que je parte immédiatement pour Rouen. Ça m’a donné l’air important, comme s’ils ne pouvaient pas commencer la guerre sans moi.

Quand elle les a vus arriver, accompagnés de Firmin Pelletier, le maire, ma mère a commencé par pleurer. Puis elle a repassé mes chemises, pendant que Monsieur le Maire m’expliquait que je faisais partie de cette jeunesse française qui allait combattre pour la grandeur de son pays, qui allait venger le déshonneur de 1870 et reprendre L’Alsace-Lorraine. Tu parles d’un programme! Ma mère a fait trois signes de croix et une omelette qu’elle a glissée dans une miche de pain, pour mon voyage. D’un autre côté, elle avait le temps, parce que je ne devais partir que le lendemain, vu que je prenais le train à la halte de Pavilly qu’à 10 heures. Mais ma mère, elle est comme ça, elle aime pas se laisser surprendre.

C’est le Gaston qui est venu me chercher, avec sa carriole et sa Agathe, une boulonnaise, qui a un cul…. Je vous dis pas. Non, non, c’est pas sa femme. Sa femme, je vous l’ai dit tout à l’heure, c’est l’Eugénie. Agathe, c’est sa jument. Il est venu parce qu’il pensait que cela ne servait de rien de me fatiguer avant de commencer la guerre et Croixmare Pavilly, y’en a bien pour deux heures à pied. Et encore, faut pas s’arrêter boire une topette chez la mère Cuvelier. Comme ça, grâce à Gaston, on a pu faire une halte à son café.

On est arrivé au train, on était pas en avance mais on était bourré. Surtout moi. Gaston, lui, il a l’habitude et il est costaud. Il tient ses trois litres sans broncher. Mais quand même, il était ému. Il a pris le temps de me faire un vrai discours juste avant le départ du train. Je me souviens encore de ça. Il m’a dit, debout dans la charrette :

« Bon, mon gars, va me botter le cul des Uhlans pour qu’ils restent chez eux. Y’en a pas pour longtemps. À la Noël, tu rentreras travailler à la forge. » Et même il a ajouté, comme quoi il était bien ému, : « Vive la France! ». Là-dessus, le train a démarré, Agathe a remué la queue et moi, j’ai vomi l’omelette de ma mère qu’on avait mangée pour éponger le rouge de l’Eugénie. Ma pauvre mère! Son omelette, elle a même pas vu Rouen.

Et elle, la pauvre, elle m’a jamais revu. Elle a dû en faire dire des messes pour moi! Je suis sûr que je l’ai contrariée, à me faire enterrer comme ça, sans tombe chrétienne. Comme une bête sauvage. Et puis si loin, alors qu’on a, au village, un cimetière natal, au milieu des champs, avec des tombes bien à l’ombre des cyprès. Elle m’aurait mis des fleurs, toutes les semaines, des bleuets et des coquelicots, ou des boutons d‘or, suivant la saison.. Au mois d’Août, j’aurais eu le droit à une gerbe de blé. Ouais, j’aurais bien aimé. Elle serait venue le dimanche matin, dès la fin de la messe, dans sa robe de sortie, avec ses bottines à lacets. Elle aurait fait un semblant de signe de croix, un tout petit, juste pour faire voir au Bon Dieu qu’elle lui en voulait un peu d’avoir permis que je meurs à la guerre. Oh, c’est pas qu’elle est contre la guerre mais elle doit penser que c’était pas à nous de la faire.

Et puis, qu’est-ce qu’il a pu lui raconter, le Firmin, pour lui expliquer qu’elle aurait plus de nouvelles de moi.

« Blanche, soyez courageuse!

- Oh, Monsieur le Maire, me dites pas que mon Fernand est déjà mort!!!

- Il a disparu, Blanche, en Belgique.

- Bah qu'est-ce qu'il foutait en Belgique? Je croyais que vous l'aviez envoyé reprendre l'Alsace-Lorraine! Il a disparu ou il est mort?

- On sait pas. Tout ce qu’on sait, c’est qu’on le retrouve pas.

- Vous l’avez perdu?

Ah, j’imagine. Elle, si soignée, si ordonnée. Chaque chose a sa place et chaque place a sa chose. Elle qui m’engueulait sitôt que je laissais traîner mes chaussettes!

«  Vous êtes pas bien soigneux, à la guerre, de perdre nos enfants, comme ça. C’est pas très sérieux, votre affaire. »

Bah, oui, Maman. J’ai entendu dire qu’on était près de 600 000 à avoir disparu dans les entrailles de la terre. 600 000, tu te rends compte. 600 000 fois, un maire, un gendarme, enfin quelqu’un a été voir une mère ou une femme pour lui dire : « Bah, écoutez, on sait pas trop où il est mais considérez-le comme mort. Pour la France, rassurez-vous, Madame, pour la France! Bah quand même! »  Mais faut pas leur en vouloir, tu sais. Les copains, ceux du 274ème qui étaient avec moi, et tous les autres, ils avaient vraiment autre chose à faire que de chercher des cadavres dans des tonnes de terre. Ils avaient à penser à vivre, à survivre. Et ceux dans les bureaux des états-majors, eux, ils avaient pas de pelles.

Alors, jusque là, la terre, elle nous a abrités dans son ventre. Comme si elle voulait nous garder en souvenir. Parce que les hommes, eux, là-haut, un jour, ils oublieront tout ça et ils auront raison. Ils se rappelleront juste que ça leur donne droit à un jour férié. Mais peut-être que maintenant, elle va nous rendre, les uns après les autres ou par paquet de dix. Mais pourquoi qu’elle fait ça?

Ah, Fernand, va pas recommencer tes conneries. Cherche pas à comprendre. Tu sais bien que ça te joue des tours. La terre, c’est comme pour l’Allemand, elle a fait ça et pis c’est tout. Et toi, comme d’habitude, il faut que tu te retrouves au milieu.

Oui mais quand même. Qu’est-ce que je vais faire maintenant. Je vais quand même pas débarquer en Normandie, comme ça, sans crier gare. Je suis mort tout de même. Ça se fait pas des choses comme ça. Je vais pas non plus errer le long de la Sambre comme un fantôme. Non. J’ai pas l’esprit à ça. Ça serait pas chrétien! Le Bon Dieu, il y trouverait à redire.

Remarquez, si ça se trouve, c’est lui qui est responsable de tout ça. Parce que, quand même, c’est lui qui l’a créée, la terre. Et puis, que je ressorte de là-dessous, ça tient comme qui dirait du miracle.

Non, Fernand, c’est trop facile. À chaque fois qu’on comprend pas quelque chose on dit : C’est le Bon Dieu. Euh, Dieu, t’es là? Ouh, ouh! Mon…mon Père? Je sais pas bien si, en Belgique, ils ont le même que nous, en France. Bah, y’a pas raison. Dieu, il est partout. Même que des fois, il venait dans ma chambre, à Croixmare. Oui, je vous jure. C’est ma mère qui me l’a dit. Elle me disait que si je jouais avec mon zizi, le soir dans mon lit, et bien, il me verrait et il me punirait. Et même que peut-être, il me le couperait. Alors, s’il connaît Croixmare, je vois pas pourquoi il serait pas un peu du côté de la Belgique. Surtout qu’il y a pas de raison que les petits belges, ils se tirent pas des fois sur l’élastique, le soir, au pieu. Dieu? T’es dans le coin? Tu veux pas répondre? Dieuuu. C’est toi qui as fait tout ce fatras? Il répond pas.

Bon, qu’il parle pas aux vivants, je veux bien. Mais aux morts… il pourrait faire un effort. Dieuuuu, bordel. Ouais, c’est sûrement pas comme ça que je vais y arriver. Faut que j’y mette plus de forme. Ah oui je sais.

Notre Père qui êtes odieux… non, non, non, je me suis trompé. Attends, attends, je recommence. Notre père qui êtes aux cieux… oui c’est ça, aux cieux, que votre nom soit…. Euh, soit nana né je sais plus, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien. Pardonnez-nous nos offensives, nos offenses, nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Bon d’accord. Mais ne nous soumets pas à la tentation et délivre-nous du mal. Ainsi soit-il. Voila, peut-être qu’il va me répondre maintenant. Dieu? Non, pas moyen, c’est pas le bon plan.

Et puis de toute façon, quand il est en colère, Dieu, il nous noie. Il envoie le déluge. Il l’a déjà fait, avec Noé. Non, je pense pas qu’il secoue la terre. C’est pas son style.

Non, non, ce truc-la, ça vient bien de la terre directement. Oui mais, pourquoi qu’elle fait ça?

Peut-être qu’elle en a plein les mottes. Peut-être qu’elle a plus de place, qu’on y’en met trop. Parce que, je voudrais pas dire,mais nous, la dessous., depuis qu’on y est, on en a vu arriver des choses. Et de plus en plus. Et je vous parle pas seulement de nous. Mais rien que nous. 600 000! Déjà, on occupe bien le terrain. Mais on a pas compté les chevaux, les casques, les armes. Et y’en a des grosses. Prenez un canon de 75, par exemple. Y’a pas de raison qui en ait pas qui ce soit retrouvés enfouis, comme nous. Et ça prend de la place, ça. Mais y’a pas que ça, je vous dis.

Tenez un exemple. Ça faisait bien 30 ou 35 fois que je voyais les pissenlits. Et ben, j’ai vu arriver des espèces de bouts de cigarettes, comme des mégots mais avec un morceau de coton ou quelque chose comme ça, au bout. Je sais pas bien. Bah au début y’en avait un tout petit peu et, de pissenlits en pissenlits, y’en a eu des cents et des mille. Puis j’ai été envahi par des espèces de verre, des verres en verres, pas les asticots, des verres à boire mais pas en verre. Des verres tout mous. Moi ça m’avait semblé drôle qu’on oublie sa vaisselle comme ça, en pleine nature. Faut dire qu’ils avaient pas l’air bien solides, ces verres! Et au fur et à mesure, ça s’empilait, toutes ces cochonneries. Et puis des fois, ça sentait mauvais. Ils devaient mettre du poison parce que les taupes, elles crevaient dans leurs tunnels. Des fois, les rats aussi. Pourtant c’est costaud un rat. Mais non. Ils passaient l’arme à gauche , comme les taupes. Et la terre, on voyait bien qu’elle changeait de couleurs. Elle est devenue toute sombre, presque noire, comme des habits de deuil. Elle est devenue un immense foutoir.

Ah si ma mère était là, elle serait vraiment pas contente qu’on prenne pas soin de la terre comme ça. Elle aimait pas qu’on abîme les choses. Je me rappelle, quand j’étais petit, j’avais quoi, quatre ans, et ben avec mon cousin, Gustave on s’était amusé à sauter sur mon lit, comme ça, pour rigoler. Ah ça, on avait rigolé. Surtout quand Gustave, il s’est vautré par terre et s’est éclaté le nez. Oh, madoué. Y’avait du sang partout, sur le plancher et même sur les couvertures. Du sang et de la terre. Oui déjà, à l’époque. Parce que, en plus, on avait pas enlevé nos godillots. Alors Gustave, il s’est fait éjecté du lit. Sans doute qu’il avait exagéré et qu’il avait voulu sauter toujours plus fort. Vous voyez, le lit , il a fait un peu comme la Terre, maintenant. Il pouvait plus supporter nos conneries, alors il nous a virés. Non seulement on s’est fait viré du lit, mais en plus quand ma mère, elle est arrivé dans ma chambre, elle nous a talochés de première et elle nous a foutus dehors. Ouh, ça a bardé.

Oui, je suis sûr que la terre, c’est ça qu’elle fait aujourd’hui. Elle en a marre. Elle en a marre parce qu’on la respecte pas. On fait trop de bêtises sur elle. Elle veut plus qu’on la salisse. Et moi je trouve un peu idiot qu'on se soit fait tuer pour défendre notre sol si c'était pour en faire une décharge publique.

C’est pas les animaux qui font ça. Non, les animaux, ils sont propres, ils laissent pas des déchets. Même quand ils font caca, ils prennent pas de papier pour s’essuyer. Ils fument pas, ils ont pas de vaisselle. Non, c’est l’homme qui fout son bordel. Oui, je suis sûr, tout ça, c’est à cause de l’homme.

C’est ….vous? C’est pas vous! C’est vous? Non. C’est les Allemands… C’est les Allemands. C’est les autres. C’est pas vous.

Y’en a un, là-bas, au pied du sureau. Il a été enfoui, comme moi, le même jour. Lui non plus, on l’a jamais retrouvé. Je parie que la terre, elle va le vomir aussi.

Sitôt qu’il sort, je le tue.

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×