Les larmes

Demain, promis, j’achète des larmes au magasin bleu, rue de Bourgueil.
J’en prendrai de toutes sortes, même des salées, pour les grands deuils.
Une larme de joie aussi, ça peut servir, allez savoir.
Je la ferai mettre dans un écrin qui ferme, en ivoire.
J’en prendrai deux ou trois, parmi les plus communes,
Comme celle, par exemple, qu’on verse aux nouvelles lunes,
Juste pour montrer qu’on sait bien déprimer
Ou qu’on a du cœur autant que de l’humanité ;
Comme cette autre, aussi, mais là, j’en prendrai deux,
Qu’on laisse glisser négligemment du bord des yeux
Dans les soirées mondaines, dans les vernissages,
Devant l’arc-en-ciel d’informes gribouillages,
Pour exhiber ses ma-chère-quelle-émotion,
À la cantonade, à la quand on est con.
En fait, j’en achèterai des millions
Pour toutes les occasions, pour toutes les occasions.
Et sans doute qu’un jour, à force de les ravaler,
Tout doucement je les laisserai couler
Et elles se mêleront toutes ensembles, les larmes de douleur
Avec celles de crocodiles, les larmes de bonheur
Avec celles du dépit et ainsi, se réunissant,
Elles feront des sources , des ruisseaux, des torrents
Et le monde pleurera de se voir ainsi inondé,
Montera sur les tables, en appelant Noé.
Ohé, ohé, du bateau. Mais Noé s’est déjà fait avoir
Et dira au monde d’aller se faire voir.
Et l’on pleurera plus encore, grossissant les rivières
Pour en faire des fleuves, parfois des estuaires
Et l’on pleurera plus encore quand les mers vont déborder,
Vont envahir les cuisines, les cités
Et la terre
Et tous ses locataires
Qui se croyaient propriétaires
De l’univers.
Alors je pleurerai de joie
Ma foi.
Et cela n’arrangera rien
Mais ça fera du bien
De sortir la larme de joie de son écrin
Enfin!

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