L'humeur de l'Hiver

Il est en des saisons comme des hommes. Certaines se comportent de manière bien étrange.

 
L'hiver dont je vous parle est de celles-là.

 

On se doutait bien de sa venue, même si on faisait semblant de ne pas l'attendre. Il est vrai qu'on avait tant d'autres choses à faire : choisir la dinde pour Noël, décorer les maisons avec des lumières qui clignotent, menacer les enfants turbulents de refuser l'entrée à l'homme en rouge ou, ce qui est le plus long, trouver les derniers cadeaux dans les magasins qui étalent déjà les promotions sur les draps 100% polyamides et les oeufs en chocolat de Pâques, 10% OGM. Il fallait aussi ressortir les skis de l'étagère de droite du garage et chercher une vis de 13 au pas de 125 pour remplacer celle qu'on avait perdue, l'année dernière, en démontant le porte-skis du toit de la voiture. Et, entre tout ça, il fallait aussi signer le bulletin de notes du gamin, sur un coin de table encombrée par un souvenir d'apéritif de la veille qui avait un peu tardé puisqu'il avait fallu attendre, devant la télévision et entre amis passionnés, le résultat du match de foot de demi-finale du championnat national de première division. La signature étant posée, tracée un peu grande pour cacher la tache de sauce tomate d'une pizza qui s'était desséchée pendant la nuit, on retournait à ses préoccupations  essentielles, en maugréant contre le corps de l'enseignement public de nous faire perdre du temps en détails administratifs et en les écorchant au passage, parce qu'ils ne mettent pas des bonnes notes à notre petit génie de rejeton qui pourtant a encore réussi le niveau 14 du dernier jeu de sa Play-Station, ce qui prouve bien qu'il est doué. "Ah, ils peuvent faire grève, ces feignants!"
Vous voyez bien qu'on avait bien d'autres chats à fouetter que de souhaiter la bienvenue à l'hiver. 
 
Pourtant il était bien là, en cette fin du mois de décembre. Il avait débarqué, au petit matin, du vol 698 sur le petit aérodrome de Mouchy-en-Moselle, seul, pas forcément de bonne humeur. Son regard glacial et son attitude très froide firent même un peu peur au douanier, Félix Bayer, qui devait tamponner son visa d'entrée à tel point que dernier se sentit frissonner malgré lui. Félix ne fut pas le seul à ressentir ce malaise. Les quelques feuilles rousses et jaunes des platanes qui longent le terrain d'aviation se mirent aussi à trembler et certaines d'entre elles préférèrent se jeter dans le vide ou se noyer dans une flaque d'eau que l'automne avait oubliée. 
 
Oui, l'hiver arrive toujours par les airs. C'est pour cela que les hommes ne le voient pas venir facilement, si attentionnés qu'ils sont à se contempler le nombril ou à surveiller leurs richesses terrestres. C'est vrai, les hommes ne regardent pas très souvent en l'air, à part ceux qui croient qu'une force divine existe dans les cieux et qui scrutent vers le haut. Seulement, comme ils le font en se rassemblant dans des temples couverts, cela limite leur champ de vision considérablement. S'ils sortaient un peu, ils verraient bien que l'hiver commence par blanchir les sommets des montagnes, comme le temps qui passe le fait aux tempes de nos aînés. Seulement, regarde-t-on vraiment les albes chevelures de nos vieux? N'aurait-on pas un peu peur d'y voir notre propre vieillesse?  Mais ce sont là des considérations philosophiques qui n'encombraient pas pour le moment l'esprit de notre hiver. Non, il avait d'autres sujets de préoccupations, d'autres projets. 
Pour prendre le temps de la réflexion, il alla prendre un Viandox au "bar des Pilotes". Là, il décida de commencer par enneiger le sommet du Pic des Anges, de continuer par les monts de Rastigo pour descendre par la vallée des Sources jusqu'au bord des étangs de la Saulée. Dans un premier temps, cela lui paraissait bien suffisant. Il était là pour trois mois et il ne servait à rien de se précipiter dans les précipitations neigeuses. 
Ainsi fut-il décidé et, ayant absorbé son breuvage et payé l'addition, il traversa le rue des Éthanes pour se rendre au magasin de location de charrettes hippomobiles. Il y en choisit une du même bleue métallisée que sa carte de paiement et prit le chemin des sommets. 
Il lui fallait théoriquement une bonne journée pour se rendre en haut du sommet du Pic des Anges. Cependant, comme tous les ans,  il préféra prendre son temps, non seulement à cause des radars qui poussaient comme des champignons le long de sa route, mais surtout parce qu'il voulait profiter pleinement de la beauté des paysages qu'il n'avait pas vus depuis un an. Et surtout, la pensée de passer une nuit tranquille sur le glacier Du cherche-Midi avant de gravir le Pic des Anges l'enchantait une nouvelle fois. Imaginez! Une immense prairie de glace aux reflets bleutés rehaussés des rubis étincelants d'un soleil couchant, avec un peu plus tard dans la soirée, un ciel-de-lit constellé d'or et la visite d'une lune ronde comme le ventre d'une femme portant son bébé... Imaginez la complainte du vent, là-haut dans les couloirs alpestres, fredonnant sans fin la chanson de Ferrat : "Que la montagne est belle!" Et tout en bas, au fond de la vallée plongée dans le soir, mille scintillements, mille vacillements de vie, comme une multitude de bougies à une messe de minuit dans une chapelle de campagne. Rien ne lui faisait plus plaisir que cette vision-là.  Et c'est bercé par le léger grincement des roues de sa charrette et dans le tintement joyeux des petites cloches de son cheval qu'il allait, le coeur rempli d'allégresse et de béatitude, revoir son hôtel de plein-air. 
Arrivé au pied du glacier, il consulta le soleil déjà bien pâle mais néanmoins assez présent pour lui donner l'heure. "16 heures 23", lui glissa-t-il, le long d'un frêle rayon. Notre hiver savait qu'il lui fallait exactement 37 minutes pour arriver en haut du plateau de glace. Il appuya sur le bouton "retour automatique" de son cheval, option que lui proposait tous les ans le loueur de Mouchy-en-Moselle et commença l'ascension qu'il connaissait par coeur, depuis le temps qu'il la pratiquait. "Impeccable", se dit-il, "je vais arriver à 17 heures exactement."
Parvenu en haut sans encombres, il se désaltéra d'un grand bol de l'air frais qui tombe des cimes, tout en se remplissant les yeux du splendide paysage qui s'offrait à lui. Mais un détail le troubla, une sensation imperceptible qu'il ne saisit pas immédiatement. Pourtant, ici, il y avait quelque chose de changer. Peut-être dans les couleurs, dans les nuances des tons ou dans l'éclairage. Il ne le savait pas. Il regarda le soleil encore vivant, lequel, par réflexe, lui glissa l'heure : 16 heures 52. 
C'est donc ça. Il avait gravi le glacier plus vite que les autres années. Il en tira presque une fierté personnelle, pensant qu'il était en pleine forme et que, peut-être même, il rajeunissait. Cette idée le combla d'aise et il s'assit au bord du glacier, face à la vallée, à se repaître de la vue grandiose, guettant du coin de l'oeil le soleil pour attendre 17 heures pile et reconnaître les lumières de cet instant. 
A l'heure dite, il se retourna, la joie lui ourlait les lèvres. Mais aussitôt son visage se ferma, son sourire disparut. Il ne reconnut rien du tout. Il vérifia à nouveau l'heure au soleil mais il était réellement 17 heures.  Que diable se passait-il?
Désemparé, il se laissa tombé sur la glace, se mit la tête dans les mains. Le soleil disparut et l'ombre des montagnes envahit le glacier. Celle d'un doute, elle, envahit son esprit. Il n'avait pas fait l'ascension plus vite que les autres années. Non! Il avait effectivement mis moins de temps parce que ... parce que... parce que le glacier était moins épais. Oui, le glacier avait un peu fondu. Beaucoup même. Il avait fondu de 8 minutes. Des larmes amères coulèrent et gelèrent sur ses joues durant toute la nuit. 
Avant le lever du soleil, à contrecoeur, certes, mais par devoir, il se mit en route pour le sommet du Pic des Anges. Arrivé en haut, il secoua longuement sa chevelure blanche et de lourds flocons s'en échappèrent pour couvrir les parois de la montagne, la chaîne de Rastigo, les pentes plus douces de la vallée des Sources et les berges de la Saulée.
 
Ainsi donc, ce matin-là, dans la vallée, les habitants se levèrent dans un paysage immaculé. On commença par mettre un peu de sel sur les routes, on fit passer les lames des engins pour dégager les voies de circulation, on ouvrit les stations de skis en hâte, on dama, mit en route les tire-fesses, bref, on préparait une saison de sports d'hiver qui s'annonçait propice aux besoins de détente de beaucoup et aux portefeuilles de certains. On déneigea les pare-brise, fit chauffer les moteurs et trouva cette fameuse vis de 13 au pas de 125 qui manquait à quelques uns. On mit les chiens au chenil, les vieux à l'asile, les plantes vertes chez la voisine qui ne peut pas sortir parce qu'elle est handicapée, on s'engouffra dans les voitures et on s'introduisit en pestant dans les bouchons interminables qui s'étalaient jusqu'aux pieds de la piste verte. Sur les banquettes arrières, les enfants piaillaient d'énervement et manque de sommeil, les femmes sur le siège avant droit gloussaient d'excitation ou d'angoisse d'avoir oublié l'essentiel, les conducteurs fumaient d'impatience et de colère contre l'imbécile de devant qui ne sait pas conduire. Les pots d'échappement fumaient aussi, mais d'oxyde de carbone.
Dans les stations, les restaurants poussaient au maximum les fourneaux pour pouvoir répondre à l'appétit des arrivants. On chauffaient les chambres d'hôtel, les chalets, les jacousis, la piscine du centre ville, les terrasses des cafés, enfin tout ce qui pouvait l'être pour la satisfaction du chaland. On chauffa d'ailleurs tellement qu'on finit par faire fondre la neige des stations. Qu'importe! On brancha les canons à neige. Il faut bien admettre que l'homme moderne est très performant en ce qui concerne la technicité et que depuis longtemps, le client est roi.
 
Du haut de sa montagne, notre hiver regardait, sans grand intérêt, d'ailleurs cette fourmilière humaine s'agiter. Et plus qu'à des fourmis, il les comparait à des chenilles processionnaires. Il les voyait toujours à la queue leu leu, sur la route, au péages, aux pompes à essence, devant les remonte-pentes, devant les restaurants, les toilettes publiques, partout. Et c'est en songeant à ce drôle de tableau, mi amusé, mi agacé qu'il redescendit pour aller enneiger d'autres coins. Il emprunta la coulée de la Grande Faille qui lui laisse à découvrir son glacier préféré, à main droite. Il le savait malade, amaigri et voulait prendre un peu de ses nouvelles. Ce qu'il en vit le stupéfia. Ce n'était plus une paroi de glace mais une cascade d'eau bondissante, un rideau liquide qui se déversait sur la forêt de sapins, en bas. Le Cherche-Midi avait la fièvre et transpirait à grosses gouttes! Et sa sueur se mêlait à ses larmes de souffrance. Le sang de l'hiver se glaça, il entra dans une froide colère. Il se mit à souffler un air glacial, une vague de froid polaire qui instantanément gela l'eau qui dégringolait. Bien évidemment la température baissa d'une façon incroyable, devint quasiment inhabituelle mais après tout c'était de saison. Et le glacier avait l'air d'aller bien mieux. Il décida de rester quelques jours à ses côtés en attendant son complet rétablissement.
 
Les files d'attente de la vallée étaient devenues moins longues. Beaucoup restait au chaud, mettant les thermostats au plus fort. Le directeur de la piscine, pour garder sa clientèle, mit l'eau de ses bassins à trente degrés, moyennant une augmentation du tarif d'entrée de 10% seulement. On ajouta partout des chauffages d'appoint, des résistances électriques, on alla, en hâte, couper 2000 sapins qu'on tronçonna en bûches de trente centimètres et qu'on vendit à prix d'or. Un collectif de skieurs mit la municipalité de la station devant une alternative douloureuse : ou les pistes vertes et bleues étaient chauffées ou ils s'en allaient. Ils avaient beau jeu! Le maire décida de mettre des pulseurs d'air chaud le long des parcours skiables.  Sur la remarque du chef des services techniques qui avait affirmé que la neige des pistes allait fondre, on fit venir des rampes de congélation que l'on dissimula sous le tapis neigeux. La saison était sauvé. La température remontait à un niveau correct et les activités reprenaient normalement, quand bien même il fallait faire attention de ne pas se prendre les skis dans les rallonges électriques qui traînaient partout.
 
Le cherche-Midi fit une rechute le soir même. Toutes les dix minutes, l'hiver venait lui souffler son air froid pour le maintenir en vie. Au cours de sa veillée silencieuse, lors d'un allée et venue au chevet du malade, vers minuit vingt-cinq, il croisa une hermine qui remontait vers le nord. Ils se saluèrent d'un hochement de tête et l'animal lui lâcha, d'un air désabusé :
- Ils sont fous en bas. Ils chauffent tellement que ma fourrure redevient brune.
Puis elle disparut comme elle était venue.
L'hiver comprit aussitôt toute la situation. Si son glacier fondait, c'était à cause des gens des vallées qui déréglaient la température. A cause de leur électricité et de leurs besoins de confort. Tout devenait évident.
Alors l'hiver se mit à souffler. Il souffla, mesdames et messieurs, comme un fou, à en perdre haleine. Et dans toutes les directions. Il souffla comme jamais il n'avait soufflé auparavant. Un blizzard incroyable envahit toute la nation. Tout devint blanc de givre, de gel, de glace. Chaque recoin du pays était recouvert d'une épaisseur translucide et froide. La neige n'était plus que béton, la terre devint dure comme de l'acier. Même les rivières et les fleuves n'étaient que tapis de glace. Et la mer n'était plus qu'une étendue gelée. Mais l'hiver soufflait encore et encore. 
 
 
A la centrale nucléaire de Saint-Jean-sur-Londe, le directeur, Émile Vincent, attendait ses adjoints pour une réunion de crise. Le réacteur ne pouvait plus être refroidi par les eaux de la Londe qui étaient gelées. Ça allait exploser, provoquer une autre catastrophe, pire que la vague de froid. Des millions de morts! Et ses adjoints qui n'arrivaient pas. Et ses clients qui demandaient de plus en plus d'énergie. Les aiguilles des cadrans de contrôle étaient toutes dans le rouge. Des sirènes se déclenchaient les unes après les autres. Et toujours pas d'adjoints. Il faut dire que plus une voitures ne pouvait fonctionner, les carburant étaient eux aussi gelés. A 21 heures 29 exactement, le vendredi 23 décembre, il mit le commutateur de la centrale sur la position off. 
Le pays entier fut plongé dans le noir. Les maisons pourtant toutes illuminées il y a peu, se tapirent dans l'obscurité. Les sapins de Noël ne clignotaient plus. La vie se refroidissaient par manque de chauffage. Les vitrines n'étaient plus éclairées et n'attiraient plus les client qui, du reste, ne sortaient plus à cause du froid. Les remonte-pentes se figèrent sur place, ce qui n'avait aucune importance puisque les stations avaient été depuis longtemps désertées par les vacanciers frigorifiés. Seule, la lune se reflétait dans le miroir de la glace omniprésente. 
 
Au matin du 24 décembre, le Cherche-Midi se réveilla, visiblement plus solide. Il avait repris de l'épaisseur. L'hiver arrêta de souffler et secoua juste un peu sa chevelure pour lui faire une légère couverture neigeuse, plus par envie de lui faire plaisir que par nécessité. Après tout, c'était la période des cadeaux. Le grand froid se réchauffa à la chaleur de l'amitié de ces deux-là. Notre hiver n'était plus en colère, la température retrouva les normales saisonnières. 
 
Dans les vallées, les plaines, les villes, le long de la mer, partout, la vie reprenait au fur et à mesure que la calotte glaciaire fondait. Doucement. On remit le chauffage, on ralluma les réverbères et les vitrines. Émile Vincent remit le commutateur de la centrale sur "on" mais régla le potentiomètre à 3 seulement. On ne sait jamais. Les maisons et les sapins retrouvèrent leur clignotement.  Mais aussi doucement que la glace disparaissait. On ne sait jamais. L'hiver était encore là pour plus de deux mois! Et tout le monde savait maintenant qu'il n'était pas toujours de bon poil. 


 


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