Drôle d'été



Il en est des saisons comme des hommes. Certaines se comportent de manière bien curieuse.

L’été dont je vous parle, était de celles-là.

Non pas qu’il fût arrivé en retard. Oh non! Il était exactement à l’heure. Il était bel et bien descendu du wagon de queue du cumulo-omnibus de 15 heures 23, à la gare de Tarascon, comme tous les étés l’ont toujours fait, du moins depuis que la gare de Tarascon existe. Et ce, dans le respect des accords passés entre la F.N.G.T.C. et le gouvernement lors de la convention du 7 juillet à St-Cyr-en-Forêt. A Tarascon, comme partout dans le pays en fait, on avait, comme à l’habitude, fêté normalement mais dignement sa venue en remplissant la place du marché, le parvis de l’église et la cour d’honneur de la mairie, d’un tas de notes de musique, de sons plus ou moins discordants mais tellement passionnés, à défaut d’être passionnants. Même les enfants qui n’arrivaient pas à dormir, ce soir-là, à cause du bruit ou de la musique, le faisaient en rythme : dodo ma non troppo. Quant aux souffreteux, aux neurasthéniques et aux mauvais coucheurs, on les avait mis en camp de regroupement à Bonnard-les Marronnées, comme d’habitude, sous l’inculpation de troubles à la liesse populaire et mise en danger de la pensée unique. Démocratie oblige. Seuls les sourds qui n’avaient plus de pile à leur sonotone avaient le droit de rester chez eux et pouvaient même regarder leur écran de téléviseur à condition qu’il soit éteint. Solidarité oblige, aussi.

Ce n’était pas non plus un de ces étés qui ont horreur des blés qui blondissent et des corps qui brunissent. Non, cet été aimait la chaleur et supportait très bien les tumeurs et les cancers de la peau des autres si bien qu’il brûlait sans rechigner les dermes et épidermes du touriste, du travailleur ou de quiconque se frottait à ses soleils, sans ségrégation, sans favoritisme. D’ailleurs, à dire la vérité vraie, il avait dans l’esprit de faire un peu de zèle à ce sujet, dans l’intention inavouée, certes, mais réelle de voir les corps se dénuder au bord du miroir des eaux. Homme ou femme, d’ailleurs, peu lui chalait, puisqu’il n’y avait en cela aucun attrait sexuel, juste une considération d’esthétisme. On peut aisément lui pardonner cette facétie - les chimiothérapies pouvant être aisément programmées entre deux rendez-vous d’un agenda et en dehors des vacances scolaires.

Oui, soyons magnanimes quand d’autres en d’autres temps, suivez mon regard, préfèrent taquiner des vieux juste pour voir combien de temps les autorités décisionnaires mettent pour faire une loi interdisant aux personnes qui ont dépassé la date limite de consommateurs, d’être malades et de mourir sans prévenir. Il faut bien avouer que la blague de cet autre été n’était pas très drôle, en tout cas à en croire les représentants de l’industrie touristique qui voyait son chiffre d’affaire baisser dans les mêmes proportions qu’augmentait celui des vendeurs de cercueil, lesquels, débordés, furent dans l’obligation de demander une aide financière à l’état pour pouvoir embaucher des comptables et des banquiers. Il fallait bien que les héritiers interrompissent leurs vacances pour participer à l’activité de veillée funèbre avec lectures de textes poétiques et fredonnements de chants grégoriens que leur avait organisé, sans leur demander leur avis du reste, un vieux curé de campagne en mal de réjouissance.

Pire ! A la mairie de Vernoulier-en-Pralinois, le stylo noir du bureau de l’Etat-Civil se vida à enregistrer les décès, alors que son remplacement n’était prévu que deux ans plus tard. Une réunion extraordinaire fut décidée pour envisager un déblocage de crédit exceptionnel, en vue de son remplacement, ce qui obligea le maire à quitter l’enterrement de sa mère, alors qu’il ne l’avait pas vue depuis au moins six ans. Mais il faut dire qu’elle avait eu le toupet de rester vivre et qui mieux est, de mourir à au moins treize kilomètres de sa mairie. Il ne lui aurait quand même pas été très compliqué de laisser la maison où elle avait vécu pendant ces quarante trois dernières années et de s’installer dans les magnifiques studios des HLM de la Colombe-au-Parc que son édile de fils avait fait empiler dans sa commune à grands coups d’impôts et de pots de vin. Mais passons ! Notre été à nous n’était pas comme ça. Il se contentait de vouloir regarder le haut d’une fesse ou le galbe d’un mollet rond. Mais vivant !

C’était encore moins un de ces étés qui se prennent pour plus vieux qu’ils ne le sont. Il n’avait, dans ses valises, aucun voile gris, aucune couverture nuageuse. D’ailleurs son bagage était mince puisqu’il était bien décidé à dormir à la belle étoile, et non sur une couche d’ozone plus ou moins percée que l’on loue à prix d’or dans les hôtels à trois fourchettes climatisés. Il n’accrochait aucune bourrasque à ses basques, comme un auvergnat accroche un béret à sa bourrée. Sa bonne humeur mettait l’orage au désespoir et même, il n’était pas loin d’avoir de l’aversion pour les averses. C’est dire ! Je vous le dis, cet été-là était bien élevé, souvent brillant en société et n’émettait pas de vents intempestifs en présence d’autrui. Il avait vu « Le jour le plus long » au moins sept fois dont trois en panavision et deux en version colorisée en sépia. Ceci est, à coup sûr, une preuve de sa bienséance. Oui je vous assure, il était très bien élevé, plein de chaleur et en parfaite santé. Il ne souffrait pas de goutte, avait une température normale pour le matin, avec juste un peu de fièvre le samedi soir mais pas trop. Bon nombre de thermomètres en ont témoigné dans les annales. Et en plus, Mesdames et Messieurs, d’une discrétion ! D’une humilité ! C’est bien simple, il ne voulait faire de l’ombre à personne. Même dans les histoires de cœurs, il savait se tenir. Bon, il essayait bien un peu de chauffer ses conquêtes mais on voyait bien que ce n’était pas son rayon.

Le seul regret que pourrait avoir eu notre été normal, c’est que jamais il ne voyait les manifestations des citoyens en colère. A croire que les citoyens ne sont pas en colère l’été, tout occupés qu’ils sont à ne rien faire. Pourtant, il aurait trouvé cela très amusant de voir les miliciens transpirant sous leur casque, les pieds moites dans leurs bottes et la matraque ruisselante d’agressivité ou de sang, suivant que c’était avant ou après leur charge héroïque. Mais tout ça, c’était pour son collègue le printemps qui était toujours aux meilleures places quand il s’agissait de rire un peu. Non, lui, il avait bien le droit à des défilés, mais c’était des défilés de voitures, à la queue leu leu, vers les rivages depuis peu envahis par ceux qui, deux mois avant, défilaient déjà mais là parce qu’ils n’avaient plus d’argent ou qui manifestaient pour qu’on roule pas pour rien, vu que ça pollue la planète. Enfin, tout cela, c’était le printemps qui lui racontait quand ils se croisaient au buffet de la gare d’Avignon, quand chacun d’eux attendait sa correspondance, le printemps en direction de la gare St-Charles et notre été pour Tarascon. Mais autant il est vrai qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, un regret ne fait pas un mauvais été.

Ainsi donc, notre bel été avait tout l’air d’être aussi bien, sinon mieux que tous les étés du monde.

Et pourtant…

On aurait pu prévoir qu’il y aurait du changement cette année-là. On aurait dû s’en douter. Mais que voulez-vous, ma pauvre dame, on ne sait plus écouter les autres. Si on faisait attention à ce que disent ceux qui savent…ceux qui savent vraiment. Pas ceux qui croient savoir parce qu’ils sortent de l’université de Triffouillis-les-Oies. Mais non ! Ceux comme Maria Dubocage, la dentellière de Fugace-les-Menons qui le savait puisqu’elle racontait à qui voulait l’entendre que son cor au pied la faisait souffrir et qu’elle ne pouvait plus mettre ses chaussures vernis ! Et Micheline Lemonnier, la speakerine qui présente la météo sur le canal 56 ? Au lieu de vouloir montrer ostensiblement aux télévores et aux publiphages que sa poitrine fraîchement siliconée avait plus de relief que la platitude de leur encéphalogramme, elle n’aurait pas pu regarder le chat du gardien de centre socio-éducatif de Sainte-Marcelline-en-Brianchon ? Elle aurait bien vu qu’il avait passé sa patte derrière son oreille, le 12 juillet. Elle l’aurait su ! Sans parler de la porte de la cellule de Gérard Sanfroix , le triste responsable de l’affaire Mol ? Elle ne s’est pas mise à grincer sur ses gonds, comme un cri d’alarme dans le silence de la prison de Pavane-sur-Seine ? Il l’avait bien dit, ce Gérard, quand il a ouvert sa porte en revenant du parloir le dimanche 6 juillet. Il les a bien prononcés, ces mots et à haute et intelligible voix : « Oh ! Le temps va virer au mauvais! »

Non, tout ça, personne n’a voulu l’entendre, parce que chacun est toujours persuadé d’être le seul à savoir.

Seulement, voilà. Le 15 juillet, notre été a envoyé la neige. Et là, ce n’était pas bien ! A peine avait-on rangé les lampions et les drapeaux tricolores que le pays était tout blanc. Vingt-trois centimètres de neige partout. Une horreur ! Que dis-je ! Une catastrophe. Un bouleversement social. On parlait même de la fin du monde !

Cette journée-là se passa dans le silence absolu dû à la consternation la plus totale. Chacun errait dans la neige, abasourdi. Seuls quelques malhonnêtes tentèrent de faire du racket, mais en vain. Mais très vite, chacun commença à réagir. Comme il n’existait pas de maillot de bain fourré et de tong étanche, tout le monde déserta le littoral et rentra chez lui, bien sagement, en suivant lentement les chasses-neige qui n’en revenaient pas de travailler en juillet. Chacun, arrivé dans sa maison, réchauffa le rosé qui patientait dans les glacières pour en faire du vin chaud puis s’installa devant sa télévision pour avoir plus de nouvelles fraîches.

Toute la programmation avait été modifiée. En continu, il y avait des débats, des déclarations ministérielles, des interventions de spécialistes et des reportages de journalistes qui montraient dans le moindre détail la neige et le calendrier. On demandait des comptes au gouvernement, des explications aux météorologues, et des sous au patronat, mais là par réflexe. Parce que, aussitôt, on gela la hausse des salaires et la baisse des prix. Tous ceux qui passaient à la télé expliquaient les raisons de ce changement climatique avec des mots savants, un peu évasifs, mais de toutes manières inappropriés et que quiconque ayant un tant soit peu l’esprit de synthèse et le sens du raccourci, aurait condensés en un « Poufff, j’en sais rien ». Ce qui aurait fait le bonheur des publicistes qui auraient eu beaucoup plus de temps d’antenne pour vanter les mérites de leurs crèmes anti-gelures, de leurs thermos anti-redéposition et leurs produits isolants en véritable peau d’ours de culture.

On épuisa tous les politiques, tous les scientifiques, qui vraiment ne savaient plus quoi dire, alors que la neige de juillet faisait irrémédiablement 23 centimètres d ‘épaisseur.

A court d’idées, on fit venir un psychologue agrégé de grammaire qui affirmait avoir un début d’explication que d’aucuns trouvèrent être une piste intéressante. Il affirmait que cela faisait trop longtemps qu’on attribuait à cette saison un nom qui respirait le passé composé, donc à peu de choses, décomposé et que, sans nul doute, en rebaptisant « été » en « sera », on entrerait dans une vision volontairement tournée vers un futur rédempteur et régulateur. On dut malheureusement interrompre l’émission du fait qu’un caméraman mourut de rire, et dans la confusion, on perdit l’idée.

Le 27 août, en dernier ressort et parce qu’on ne savait plus à quel saint se vouer, on fit venir la présidente d’une association créée pour l’occasion qui proposait de réunir des mères nourricières qui donneraient le sein à l’été. Cette idée fut soutenue par le mouvement des voyeurs de gauche, le club des célibataires de la Creuse et les trois-quarts de la population masculine qui voyaient là une occasion de reluquer un téton.

Malheureusement, le front des femmes pudibondes s’allia avec le SDEJ, syndicat des épouses jalouses, pour demander à toute la gente féminine du pays de descendre dans la rue et de faire une manifestation monstre en signe de protestation. Des pancartes apparurent, remplies de slogans. « Les seins restent au chaud », « l’exhibition ne passera pas par moi » et autres « des écrous, pas de vices » furent tracés en hâte et placés en tête du cortège qui devait descendre la rocade sud.

Bien évidemment, sous prétexte de vouloir sauver notre été, une contre-manifestation fut organisée, qui partit de la préfecture et monta par la rocade nord en martelant ces mots : S’entêter pour l’été. On eut bien du mal à se mettre d’accord sur la façon d’écrire ce slogan sur les banderoles, certains, d’obédience mathématicienne, préférant commencer par le chiffre 100. On fit un rapide débat et les littéraires l’emportèrent 5 buts à 3, après prolongation et penalties.

Fatalement, le 21 septembre, les deux cortèges se croisèrent place de la Concorde. Les sifflets précédèrent les insultes. Puis on s’envoya mutuellement des boules de neige, ce qui surchauffa l’atmosphère à tel point qu’on en vint aux mains. Démocratie oblige encore une fois.

Le gouvernement dut intervenir. Le président convoqua le préfet et le ministre de l’intérieur au restaurant « La Bonne Table. Ils réfléchirent longuement et prirent deux décisions, qu’ils soumirent aussitôt au Parlement, lequel, la situation de crise l’exigeant, entérina sur-le-champ à une majorité écrasante. Oui, le menu à 350 euros pouvait être choisi et oui, on pouvait faire comme d’habitude et envoyer les miliciens.

Alors là, Mesdames et Messieurs, cela a été magnifique. John Wayne dans « La chevauchée fantastique ». Une déferlante de matraques. Un tsunami de répression. Vingt fois, ces braves gardiens de la sécurité publique revinrent à l’assaut. Sans faire de marche arrière, ni de créneau. Un petit coup par-ci, un grand coup par-là, ivres de la satisfaction du travail bien fait. Certains manifestants n’ont d’ailleurs pas pu s’empêcher des les applaudir, mais pas longtemps, jusqu’à ce qu’ils dussent trinquer à leur tour.

Puis ce fut comme à Waterloo, après la bataille. Un immense silence. Chacun retournait chez lui, qui en boitant, qui en saignant. Bref tout le monde pansait ses plaies. Sauf les miliciens qui ne sont pas là pour panser.

Et pendant ce temps-là, sans que personne ne s’en aperçût, la neige s’était mise à fondre.

Le lendemain, au buffet de la gare de Tarascon, l’été racontait, en riant, au serveur, qui lui apportait son petit café : « Ca y est ! Je l’ai vue, ma manif ! »


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